Il y a des films qui tombent dans l’oubli. Et il y a ceux qui, à défaut d’être oubliés, deviennent des cas d’école. Madame Web appartient à la deuxième catégorie : celle des échecs si spectaculaires qu’ils mériteraient une section à part dans les manuels de scénarisation.
On nous promettait une plongée dans la mythologie obscure de l’univers Spider-Man. On ressort avec l’impression d’avoir visionné un pilote de série annulée, monté à la va-vite pour combler un trou de programmation.

Une origin story sans origine claire
Première faute : Madame Web ne sait pas de quoi il parle. De visions du futur ? De destinées croisées ? D’émancipation féminine sous fond de super-héroïsme ? Tout est là, en vrac, jamais assumé.
Le film empile les idées comme on empile des post-its sur un tableau de bord :
- Une héroïne traumatisée par son passé.
- Des adolescentes en danger parce qu’elles seront un jour importantes.
- Un méchant qui voit le futur mais n’en fait rien d’intelligent.
Chacune de ces pistes aurait pu suffire à bâtir un récit solide. À la place, le scénario butine, survole, puis abandonne. Le résultat : une histoire sans colonne vertébrale, qui avance par à-coups, sans tension réelle ni enjeu clair.
Personnages en carton, émotions en location
Dakota Johnson fait ce qu’elle peut avec un rôle qui semble constamment s’excuser d’exister. Son personnage oscille entre détachement blasé et gravité forcée, sans jamais trouver le ton juste. La faute, plus que tout, à des dialogues d’une platitude désarmante, où l’on confond ironie avec nonchalance molle.
Les trois adolescentes qui l’accompagnent ne sont guère mieux loties. Réduites à des archétypes ambulants, elles passent le film à courir, crier, et poser pour ce qui ressemble déjà à des captures d’écran destinées à la promo “girl power” sur les réseaux. La sororité, ici, n’est pas vécue, elle est marketée.
Quant au grand méchant, il incarne ce paradoxe délicieux du blockbuster moderne : doté d’un pouvoir potentiellement fascinant (voir le futur), il passe pourtant son temps à prendre les décisions les plus stupides possibles. Comme si le scénario lui imposait soigneusement de ne jamais être à la hauteur de ses propres capacités, de peur de rendre l’intrigue… cohérente.
Une mise en scène sous tranquillisants
Visuellement, Madame Web ressemble à un produit télévisuel surbudgeté.
La réalisation coche toutes les cases du blockbuster contemporain :
- Fausse pénombre numérique,
- CGI génériques,
- Cascades sans poids ni danger,
- Chorégraphies d’action illisibles dès que l’intensité monte d’un cran.
La mise en scène se contente de suivre les personnages comme une caméra de surveillance inspirée. Aucune idée de cinéma, aucune prise de risque, aucun plan qui reste en tête. Et lorsqu’apparaissent enfin les costumes et les postures “super-héroïques”, on touche au cosplay de luxe, sans souffle, sans grâce, sans iconicité.
On sent presque la check-list du studio :
Séquence d’origine des pouvoirs ? Check.
Flashback traumatique ? Check.
Vision prémonitoire répétée jusqu’à l’overdose ? Triple check.
Le tout sans jamais trouver la moindre variation de mise en scène qui donnerait à ces éléments un sens ou une intensité.
Un film prisonnier de son propre calcul
Le plus ironique, c’est que Madame Web semble avoir été conçu comme un coup marketing millimétré :
- Personnage féminin mystérieux tiré de la mythologie Spider-Man,
- Casting calibré pour séduire plusieurs générations de spectateurs et spectatrices,
- Promesse vague d’un “univers étendu” à venir.
Mais à force de calcul, tout ce qui pourrait ressembler à une vision artistique s’est évaporé. On dirait un film qui a peur de lui-même, peur d’être trop étrange, trop sombre, trop singulier. Résultat : il n’est rien. Ni vraiment fun, ni vraiment émouvant, ni vraiment bizarre. Juste tiède.
Le flop n’est pas seulement financier ou critique. Il est conceptuel. Madame Web illustre ce qui arrive quand un studio prend un personnage marginal et singulier et le passe au rouleau compresseur de la formule : ce qui restait d’âme disparaît au montage.
Ce qu’il restera de Madame Web
Dans quelques années, Madame Web sera probablement cité dans les listes de “pires spin-offs super-héroïques” ou de “tentatives avortées d’univers partagés”. On le retrouvera aussi dans les vidéos YouTube qui dissèquent les erreurs industrielles de Hollywood.
Ce qui est peut-être le plus triste, c’est qu’au cœur du naufrage se devine un autre film, invisible :
- Un thriller mystique plus lent, plus étrange,
- Un portrait d’anti-héroïne cynique forcée de croire à quelque chose d’autre qu’à sa propre désillusion,
- Une exploration du destin et du libre arbitre à travers ces visions du futur qui, ici, ne servent qu’à meubler le montage.
Ce film-là, nous ne le verrons jamais. À la place, on a Madame Web : un énième produit super-héroïque, déjà périmé le jour de sa sortie.
Verdict
Madame Web n’est pas seulement un ratage. C’est le symptôme d’un cinéma de franchise qui ne sait plus quoi inventer, alors il recycle des ombres de personnages secondaires dans des récits creux, en espérant que le logo suffira à remplir les salles.
Cette fois, le public a répondu. Et la réponse est claire : on ne tisse pas une toile solide avec des fils aussi fragiles.




